Rien à voir avec le billet précédent. Quoi qu’en cherchant bien… Je veux juste vous parler ici d’Alphonse. Il n’habitait pas à Villeparisis, mais juste à côté. Un voisin que je doute que vous ayiez connu, et que je ne connaissais pas vraiment moi-même. Alphonse était hébergé dans un centre pour personnes “en situation de handicap mental”. C’est ainsi qu’il faut dire. Alphonse est mort.
Quand j’ai été embauché là-bas, j’ai eu à rédiger une note. J’y évoquais “les personnes souffrant d’un handicap mental”. On m’expliqua qu’on ne dit pas les choses comme ça. Car que savons-nous effectivement de la souffrance de l’autre ? Evacuons. Sachez aussi qu’on travaille à rendre l’environnement “accessible”. Le handicap est situé. Tout est question de regard. D’adaptation.
Je me suis autorisé avec le temps à forger ma propre opinion. Et le seul point qui m’est apparu commun à toutes ces personnes, “en situation de handicap”, est qu’elles sont dans une situation de prise en charge. En premier lieu. On les appelle d’ailleurs les “usagers” de ce point de vue là. Un nombre important de professionnels vivent autour d’elles, en vivent.
Il est intéressant de noter au passage, que cette prise en charge s’effectuait essentiellement au sein de l’institution (”dans les murs”). On a expérimenté depuis, pour se rendre compte que l’accompagnement des personnes “hors les murs” fonctionne plutôt bien. Chez elles. La nature du service change un peu, comme les temps. Et il parait que les usagers apprécient ce degré supplémentaire de liberté…
Je sais par ailleurs qu’Alphonse souffrait. Physiquement. D’un cancer lié à la consommation de tabac. La semaine dernière j’ai ainsi vu une lumière s’éteindre.
Mardi. Je sors du boulot et j’attends à l’arrêt de bus (situé à l’entrée) qu’on vienne me chercher en voiture. Alphonse revient du centre ville. Mégot au bec. Il tousse (j’avais noté qu’il toussait beaucoup). Il s’assoit à l’arrêt du bus, pas vraiment pressé de rentrer. Vraiment pas.
Mercredi. A la cantine. Alphonse se lâche, un peu. Je dois ouvrir là une parenthèse : je trouve amusant la façon dont ces personnes “en situation de handicap mental” sont effectivement situationnistes à leur façon. Une façon d’habiter l’espace relativement restreint qui leur est laissé là, pour que s’exprime la vie, simplement. Telle qu’elle. Une façon d’échapper.
Mercredi donc. Je déjeune avec un & une collègues. Alphonse vient les saluer à sa façon, en leur passant la main dans les cheveux. Il sait qu’il peut se le permettre, à ce moment là, gentiment, avec ces deux là. N’allez pas croire pour autant que c’est relâche tous les jours, loin s’en faut…
Jeudi. Jour d’application de la loi anti-tabac. Zonage des fumeurs. On discute entre fumeurs précisemment situés en zone. Comment arrêter cette merde ? Dur… dur. L’une dit : “ce qui me fera arrêter”… et elle ajoute à voie basse : “c’est lui.” Elle désigne Alphonse. J’apprend qu’il a un cancer.
Vendredi. J’apprend que ce cancer l’a étouffé. Littéralement, physiquement. Un sentiment de tristesse. Celui qui vivait devant moi hier, s’est éteint. Celui qui tout à la fois laissait transparaître son besoin de toucher, de communiquer, d’aimer. Mais aussi un tel fardeau…
J’en viens à penser en biais cet étouffement. Etouffement d’une vie jusqu’à l’extinction. J’imagine qu’Alphonse s’en soit allé de façon baroque, un Monte Cristo aux lèvres, et fin bourré. Comme les marins de Brel, au port d’Amsterdam, qui sortent le nez dans les étoiles. En rôtant.
Le plus triste dans tout ça, ce n’est pas tant ce départ en soi (toujours triste) que de réaliser qu’avant, c’était triste à mourir, déjà. R.I.P.